Extraits / Excerpts
Froberger : organiste de l’Empereur - Lionel Desmeules
Johann Jacob FROBERGER: Toccata II in D Minor, FbWV 102 – Canzona II in G Minor, FbWV 302 – Toccata XX in A Minor, FbWV 120 – Ricercar VII in D Minor, FbWV 407 – Capriccio XVI in F Major, FbWV 516 – Fantasia I sopra Ut-Re-Mi-Fa-Sol-La, FbWV 201 – Canzona V in C Major, FbWV 305 – Toccata XI in E Minor, FbWV 111 – Fantasia IV sopra Sol-La-Re, FbWV 204 – Capriccio VI in C Major, FbWV 506 – Toccata XVI in C Major, FbWV 116.
Lionel Desmeules, orgue.
Biographie
Lionel Desmeules est un musicien cultivant le paradoxe. Venu de l’accordéon, il passe à l’orgue, non sans un détour par le violon, avant de toucher le clavecin puis le clavicorde… et un peu de piano, par la force des choses.
Pour gagner sa vie, il donne de la voix et se pique de direction. Dans la solitude des alcôves, il s’adonne de plus en plus à la composition, qu’il pratique depuis l’enfance. Il trouve dans le silence, brisé par le seul crissement de la plume sur le papier, le repos nécessaire à sa santé.
La musique
L’œuvre de Johann Jakob Froberger, à côté de quelques pièces vocales, se divise en deux corpus : les pièces d’inspiration française d’une part, habituellement jouées au clavecin, et les pièces d’inspiration italienne d’autre part, jouées aussi bien au clavecin qu’à l’orgue. C’est dans ce second fonds que sont puisées les œuvres de notre programme.
Le but n’est nullement d’être exhaustif — même si chaque forme explorée par le compositeur est représentée dans ce programme — mais bien d’admirer chaque pièce comme une œuvre en soi. L’ensemble constitue lui aussi un tout cohérent. Il ne s’agit pas ici de tout décrire, mais plutôt de parcourir ce programme comme un sentier à travers une montagne… monticidium Frobergeri. Prenons l’alpenstock et mettons-nous en marche.
Tout commence par la lumineuse Toccata in d FbWV 102. Elle adopte la forme typique des toccatas que Froberger entend lors de ses séjours romains. Petite coquetterie du compositeur : la notation blanche de la battuta allegra. Elle est au fond un magnifique chêne sculpté par les années.
Suivent deux pièces plus extravagantes. La Canzona in g FbWV 302, tout en s’éloignant de la Canzona alla francese, dont le sujet est traditionnellement inspiré du décasyllabe français, fait entendre le genre chromatique dès la première section. La Toccata in a FbWV 120 prolonge la canzona précédente en enfermant les extravagances dans une forme grave. La seconde section fuguée perd l’auditeur dans un dédale de branches et de feuilles agitées par le vent. Au tronc du chêne s’est enroulé un lierre.
Après cet étonnant triptyque, les formes plus rigoureuses du Ricercar in d FbWV 407 et du Capriccio in F FbWV 516 nous ramènent à une certaine tranquillité. Le chemin reste foisonnant, mais son tracé est clair. Girolamo Frescobaldi a trouvé un élève à la hauteur de son enseignement.
Voici ensuite le morceau de bravoure : la grande Fantasia in C sopra Ut Re Mi Fa Sol La FbWV 201. La végétation est moins dense, le soleil brille davantage, la route devient escarpée. Là-haut nous attendent une vue imprenable et l’ivresse de l’altitude.
Deux sections chromatiques, l’une ascendante, l’autre descendante, nous invitent au repos. La petite Canzon in G FbWV 305 vient nous désaltérer comme un verre de Chartreuse.
La Toccata in e [per l’Elevazione] FbWV 111 nous transporte, l’espace d’un instant, auprès du chat de saint Philippe Néri, seul témoin des extases de son maître devant le Saint-Sacrement après la consécration, au cours de sa messe privée. On raconte que le saint demeurait là plusieurs heures en prière. Le servant d’autel avait pris l’habitude de se retirer.
La Fantasia in G sopra Sol La Re FbWV 204 constitue une sorte de signature du compositeur, qui dissimule un motif la sol fa ré mi comme simple réponse au sujet principal. Ce petit motif lui a sans doute été soufflé par son maître, qui le tenait lui-même de ses prédécesseurs : l’histoire remonte jusqu’à Josquin Desprez. Froberger est espiègle et inclassable : entre France et Italie, entre catholicisme et protestantisme, entre danses et formes rigoureuses.
Le Capriccio in C FbWV 506 débute sur un sujet entièrement chromatique — nous avons ici quelque peu forcé le trait — d’abord ascendant puis descendant. Le jour commence à décliner, la fatigue se fait sentir. Dans les nuages, les derniers rayons du soleil dessinent des couleurs presque irréelles. La tête nous tourne dans une sesquialtera alquanto più allegra avant de terminer sur la plus charmante des mélodies, notre préférée.
Notre voyage s’achève avec la brillante Toccata in C FbWV 116. Là encore, les leçons de l’organiste du pape ont porté leurs fruits : la forme, le contrepoint, les figures, les stravaganze, la battuta allegra et la péroraison, tout y est admirablement agencé.
La réalité nous rattrape. La cloche de l’église, que nous apercevons au loin, sonne le Salut. L’organiste descend de sa tribune et, s’inclinant devant l’autel, retrouve le monde et ses vanités en murmurant ces mots librement empruntés à Alessandro Striggio :
« Non ho meco il core, ma teco stassi in compagnia d’Amore. »
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